Le tort des Etats occidentaux qui sont intervenus au Kosovo n’est pas de ne pas le faire en Tchétchénie mais de ne pas dire pourquoi.

La guerre déchaîne les passions sur le terrain et dans les débats intellectuels, comme l’a encore montré l’intervention au Kosovo. La non- intervention en Tchétchénie engendre un silence assourdissant et gêné. Certes, les faits sont là: ni l’Otan, ni l’ONU, ni les Etats-Unis ne peuvent intervenir en Tchétchénie sans risquer un conflit majeur que nul ne souhaite. Une intervention “humanitaire” étant de facto impossible, la question de sa légitimité semble perdre de son intérêt.

Elle mérite pourtant l’attention sur deux points: le rôle des organisations internationales, et la prise en compte des rapports de force par la morale.

Aussi impuissantes que soient les organisations internationales, elles n’en sont pas moins fort courtisées. Les Etats-Unis et l’Otan auraient souhaité le soutien de l’ONU au Kosovo s’ils n’avaient pas compté avec l’opposition de la Russie et de la Chine. A leurs yeux, leur intervention en aurait gagné en légitimité. Pour la même raison, les adversaires de l’intervention y virent une action unilatérale, et donc illégitime. Dans le cas de la Tchétchénie, la Russie opposerait son veto à toute décision de l’ONU. L’OSCE fut donc priée d’apporter un soutien symbolique, et le fit. Si l’Otan était prête à intervenir en Tchétchénie, même à la demande de l’OCSE, l’accusation d’illégitimité réapparaîtrait.

Faire dépendre la légitimité d’une intervention du soutien de l’ONU serait justifié si l’ONU était une sorte de république mondiale dotée, comme tout régime républicain, d’instances législatives et judiciaires impartiales et représentatives et d’un pouvoir exécutif indépendant. Or le pouvoir exécutif lui fait défaut et ses décisions résultent de rapports de force sans représentativité républicaine: le Brésil n’a qu’une voix, comme le Liechtenstein, cinq pays jouissent du droit de veto, etc. Cela obère à l’évidence la légitimité conférée à une intervention par le soutien de l’ONU.

Je ne nie pas l’importance de l’ONU. Ses votes mesurent l’ampleur de la désapprobation internationale envers certains régimes, et l’ONU est le forum où les diplomates de pays sans relations diplomatiques se rencontrent discrètement à New York pour jeter les bases de règlements qui épargnent bien des vies.

Pour autant, ses décisions ne constituent pas un certificat de légitimité pour les interventions humanitaires, et ses absences de décision ne sont pas non plus un indice sérieux de leur illégitimité. En l’absence de république mondiale et de juge impartial, tout pays et toute organisation régionale est fondée à intervenir si la cause et les moyens sont justes.

Mais chaque pays a-t-il le devoir d’intervenir en cas de violation massive des droits de l’homme? Je laisse de côté les régimes autoritaires tolérés par la complaisance ou l’indifférence de grandes puissances. Je me limiterai au cas de grandes puissances, que leur puissance met à l’abri de toute intervention. Y a-t-il seulement lâcheté, indifférence ou hypocrisie de la part des Etats occidentaux qui n’agissent pas en Tchétchénie comme ils l’ont fait au Kosovo? Comment l’exclure, après que ces Etats ont assisté durant des années aux massacres dans les Balkans avant d’intervenir vigoureusement, et alors que l’Otan déclare que, contrairement au Kosovo, la Tchétchénie est une “affaire intérieure”? Pour autant, un argument moral ancien, mais toujours pertinent, des doctrines de la guerre juste veut que, malgré la justesse d’une cause, on renonce à faire la guerre si la probabilité de la gagner est trop faible et si les maux prévisibles dépassent largement ceux qui motivent l’intervention.

Le tort des Etats qui sont intervenus au Kosovo et s’en abstiendront en Tchétchénie n’est pas de ne pas intervenir, mais de ne pas dire pourquoi. Il est aussi de signer avec la Russie un document sans grande portée et de ne la menacer de sanctions économiques que lorsque l’opération militaire est en bonne voie. Pourquoi ne pas dire que l’OSCE n’est qu’un forum, utile mais modeste, et ne pas expliquer clairement qu’on n’intervient que lorsqu’on en a les moyens? Les Etats occidentaux y gagneraient en crédibilité morale, et la Russie y perdrait son vernis de respectabilité. C’est peu, mais, en l’absence d’ordre mondial juste, c’est la meilleure solution, en n’oubliant toutefois pas d’ajouter qu’il faudrait travailler beaucoup plus activement à l’établissement d’une république mondiale et à la démocratisation des Etats, afin que le cas de la Tchétchénie ne se répète pas éternellement.

MERLE Jean-Christophe
Assistant à la Faculté de philosophie de l’université de Tübingen.
Dernier ouvrage paru: “Justice et Progrès” (PUF.1997).

Libération
REBONDS, mardi 14 décembre 1999, p. 6

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