Le président russe assure “contrôler strictement les structures armées russes”. En Tchétchénie, les bombardements aériens se sont intensifiés sur Grozny au moment où un cessez-le-feu était envisagé.

MOSCOU DE NOTRE CORRESPONDANTE – ESPOIRS DÉÇUS Boris Eltsine a endossé mercredi 18 janvier la responsabilité des opérations en Tchétchénie en affirmant contrôler “strictement les structures armées russes”, et il a exclu toute négociation avec le président tchétchène Djokhar Doudaev. Le secrétaire d’Etat américain Warren Christopher estime lui aussi que M. Eltsine “contrôle la situation” et qu’il peut toujours compter sur le soutien de l’administration Clinton “parce qu’il est le président élu de la Russie”. Mais il faut qu’ “un processus de réconciliation s’engage”. En Tchétchénie, les bombardements aériens russes se sont intensifiés sur Grozny, la capitale de la petite République indépendantiste du Caucase, au moment où était censé entrer en vigueur un cessez-le-feu négocié entre le premier ministre russe Viktor Tchenomyrdine et les représentants du président Doudaev.

M. Eltsine a fait voler en éclats, mercredi 18 janvier, à la fois les mythes nourris, en Russie comme en Occident, pour éviter de lui faire porter la responsabilité de la guerre en Tchétchénie, et les faibles espoirs d’un cessez-le-feu apparus la veille. Alors que la violence des bombardements sur Grozny connaissait une escalade sans précédent, le président russe a affirmé “contrôler strictement les structures armées russes”. Les doutes sur la façon dont M. Eltsine contrôlerait ses “ministères de force” et serait informé par eux s’étaient renforcés, il y a deux semaines, quand le président avait annoncé avoir ordonné un arrêt des bombardements russes sur la capitale tchétchène, lesquels n’avaient pas cessé pour autant.

Mercredi, M. Eltsine a ajouté qu’il était “informé tous les jours tous les jours, a-t-il répété de la situation”, soulignant que “rien de sérieux ne se passe en Tchétchénie sans moi”. Dans sa déclaration à la presse au Kremlin, à l’occasion d’une remise de lettres de créance d’ambassadeurs, M. Eltsine a également affirmé : “Nous ne voulons pas négocier avec Doudaev, qui a organisé le génocide de son propre peuple.” Une telle déclaration, devant les caméras de télévision, est le contraire d’un prélude à une désescalade, pourtant annoncée depuis une semaine à Moscou comme imminente. La violence de l’intervention russe en Tchétchénie a en effet convaincu ses habitants, même ceux qui se déclaraient au départ hostiles au président Djokhar Doudaev ou à son indépendantisme intransigeant, que c’est M. Eltsine qui a décidé d’exterminer, autant que faire se peut, le peuple tchétchène.

“ÉLECTIONS LIBRES”

Au même moment, à Genève, le ministre des affaires étrangères russe, Andreï Kozyrev, semblait convaincre Warren Christopher que les “élections libres” promises aux Tchétchènes étaient un signe du retour à la raison de M. Eltsine, après un moment malheureux durant lequel le président aurait cédé aux pressions funestes de son entourage. Le projet de tenir des élections libres en Tchétchénie, aussi irréaliste qu’il soit, était pourtant explicitement formulé dès le début de l’offensive en Tchétchénie, par ce même “entourage” les “ministères de force” que l’on voudrait désormais faire passer pour plus “conservateurs” et “faucons” que ce dernier. Mais M. Eltsine a levé lui-même les équivoques.

C’était pourtant sur “instruction du président” que son premier ministre, Viktor Tchernomyrdine, avait proposé, dimanche, des négociations avant de rencontrer à Moscou deux représentants de M. Doudaev. Ces derniers avaient même cru comprendre qu’un “accord de principe” était acquis pour faire cesser, dès mercredi, les tirs aux armes lourdes. Mais, selon un scénario désormais classique, le communiqué russe officiel faisant suite à cette rencontre revenait sur les ouvertures auparavant suggérées (Le Monde du 19 janvier), expliquant qu’il ne pouvait être question de cessez-le- feu sans “désarmement des bandes illégales armées”.

Mercredi soir, Moscou annonçait avoir envoyé un message radio aux Tchétchènes, affirmant que les deux envoyés de leur président “n’ont entrepris aucun effort pour se rendre à Grozny” afin de transmettre les propositions de trêve, “démontrant ainsi qu’ils n’ont aucun pouvoir sur les combattants”. Une telle raison de refuser tout cessez-le-feu avait d’ailleurs été donnée par avance dans les couloirs du Kremlin, où l’on affirmait dès mardi que “Doudaev lui- même ne contrôle rien” et que “de toute façon, les mercenaires étrangers en Tchétchénie n’accepteront jamais un cessez-le-feu”.

LES SILENCES DE LA TÉLÉVISION

Les téléspectateurs russes n’ont pas eu le droit de connaître la version de ces événements donnée par Sergueï Kovalev, le délégué aux droits de l’homme de M. Eltsine, qui tente sans succès, depuis des semaines, de lancer un processus de négociation. L’interview qu’il a donnée mercredi soir en Ingouchie, aux portes de la Tchétchénie, d’où il tentait en vain, en présence des deux représentants du président tchétchène, de joindre les responsables militaires russes dans la région, n’a pas été diffusée par la télévision russe, qui l’avait pourtant annoncée dans son bulletin de la soirée. Le ministre de l’information tchétchène, Movladi Oudougov, a de son côté accusé Moscou, selon un témoin cité par l’AFP, de “torpiller le processus de paix”.

Les télévisions russes n’ont guère fait état non plus, mercredi, de l’intensification des attaques aériennes sur Grozny. Depuis mercredi matin, un nombre croissant d’avions d’attaque Sukhoï-24 lâchent des bombes sur le centre-ville. Selon des agences de presse étrangères, les Tchétchènes ont réussi à contre- attaquer dans cette zone, comme ailleurs dans une ville à moitié détruite et sans fronts bien délimités, où de petits groupes mobiles de combattants feraient un nombre croissant de prisonniers russes qui n’hésitent pas à se rendre. D’où sans doute le nouveau recours à l’aviation sur le centre-ville que les blindés n’avaient pas réussi, mercredi, à occuper totalement. Cette zone a aussi été la cible de bombardements d’artillerie incessants. Les détonations étaient entendues à des dizaines de kilomètres à la ronde, et les vitres tremblaient à 20 kilomètres de là, selon une envoyée spéciale de l’AFP.

Beaucoup de femmes, d’enfants et de vieillards, le plus souvent russes, se trouvent toujours à Grozny ville qui est désormais en ruine, privée d’eau, d’électricité et de tout moyen de soigner les blessés, la violence des tirs empêchant toute aide humanitaire. “Rien de sérieux”, sans doute, selon Boris Eltsine.

SHIHAB SOPHIE

Le Monde
vendredi 20 janvier 1995, p. 2

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