En Tchétchénie, les premiers affrontements sérieux entre groupes armés, ceux du président Doudaev et ceux de l’opposition, soutenue par Moscou, ont fait au moins une vingtaine de morts début septembre. Le président a déclaré ” pouvoir, s’il le faut, neutraliser l’opposition en une heure “.

GROZNY (Tchétchénie) de notre envoyé spécial

C’EST un petit homme, fin et sec, au front légèrement dégarni, aux yeux vifs, avec une longue moustache mince et soignée à la Zorro. Il aime les fleurs et le karaté. Il menace de transformer Moscou en un second Beyrouth. D’occuper Rostov sur le Don. De déclencher la ” troisième guerre mondiale “. Il appelle à la ” guerre sainte ” contre l'” Empire russe “, dit pouvoir ” l’ensevelir dans une catastrophe nucléaire ” en faisant sauter les centrales atomiques russes.

C’est un ex-général de l’armée de l’air soviétique. Il commandait jusqu’en 1990 (date de sa démission de l’armée ou de sa mise à la retraite, selon les versions) une unité de bombardiers stratégiques, à charge nucléaire, basée en Estonie. Devenu le premier président de la Tchétchénie, triomphalement élu en 1991 avec 85 % des voix de ce peuple guerrier, musulman, rebelle, du Caucase du Nord, Djokhar Doudaev fait sourire en Occident, mais pas au Kremlin. ” Nous n’avons peur de rien ”

Son petit pays _ un territoire de 13 000 kilomètres carrés et de près d’un million d’habitants très difficilement conquis par les tsars au XIX siècle _ a déjà humilié, et à plusieurs reprises, l’immense et puissante Russie. En automne 1991, après le renversement de l’ancien pouvoir communiste local par la ” révolution tchétchène ” et les hommes en armes de Djokhar Doudaev, le président Eltsine décrétait l’état d’urgence pour couper court à la déclaration d’indépendance de cette ex-république autonome de la Fédération de Russie. Il envoyait des détachements spéciaux, près de deux mille hommes, à Grozny. Ils furent encerclés et ridiculisés par la garde nationale. Sous les diatribes du petit président, Moscou fit machine arrière au bout de deux jours. Après les menaces de mort contre les dirigeants russes, des mesures de sécurité avaient été prises. Moscou, où vivent de nombreux Tchétchènes, est aussi, dit-on, la ” capitale du Caucase “.

Inflexible, ” nationaliste jusqu’au fanatisme “, selon les termes de sa propre fille, cet homme est devenu une ” bête noire ” pour le Kremlin. Le président Boris Eltsine aurait sans doute préféré s’arranger avec le général, qui l’a soutenu lors de la dissolution du Parlement russe en septembre 1993, plutôt que de voir l’un de ses principaux adversaires politiques en Russie, Rouslan Khasboulatov, et ex-président du Parlement rebelle de Russie (finalement chassé à coups de canon), revenir sur la scène.

On ne s’arrange pas avec Djokhar Doudaev. ” Il m’est impossible de parler aux gens qui ont volé mon pays. Je ne veux pas avoir affaire à ceux qui ont les mains sales. Je suis des règles strictes et je ne peux pas changer mes habitudes. Il est trop tard pour moi, j’ai 50 ans “, dit celui qui se revendique ” musulman pratiquant “, avoue ” ne pas bien faire la différence entre sunnite et chiite ” et se veut partisan d’un ” Etat islamique à direction civile. ”

Le général _ qui ne porte pas l’uniforme pour ne pas être accusé d’être un Pinochet du Caucase _ semble de plus en plus isolé. Il a dissous le Parlement. Dans son combat contre Moscou, il est lâché par ses alliés locaux qui l’accusent de se comporter en dictateur. Et la Russie, après avoir réglé, par la négociation, la question du Tatarstan, une autre république indépendantiste de la Fédération russe, et, par la guerre, celle de la Géorgie, semble plus que jamais décidée à mettre un terme à l’aventure de Djokhar Doudi Mousi (son nom en tchétchène). Indirectement cette fois, c’est-à-dire en décrétant un blocus et en armant l’opposition.

Doudaev n’a pas peur. C’est, d’ailleurs, un mot qu’il ne faut pas prononcer devant lui, qui aurait échappé à trois attentats et deux tentatives de coup d’Etat : ” Vous n’avez pas le droit de me poser une telle question. Je suis un général. Seul celui qui est désavoué par son peuple peut avoir peur. Je suis ma conscience. J’ai choisi le bon chemin et je ne veux pas en sortir “, dit-il, en russe, lors d’une conférence de presse à Grozny, alors que Moscou et l’opposition armée, en ce mois de septembre, intensifient leurs pressions. ” Nous n’avons pas peur. Nous n’avons peur de rien “, affirme un de ses soldats. Pourtant certains de ses partisans avouent ne plus être sûrs, après des mois de blocus économique, que le président serait réélu aujourd’hui. D’élections anticipées, il n’est d’ailleurs pas question pour le président Doudaev, qui rappelle avoir été élu pour cinq ans.

Le slogan de celui qui fut le premier et le seul Tchétchène à devenir général de l’armée soviétique (” pour pouvoir un jour appliquer mes convictions politiques “, a-t-il un jour expliqué), c’est ” l’indépendance ou la mort “. L’animal choisi comme emblème de la République tchétchène est un loup solitaire sous la lune, ” car c’est le seul animal qui ose s’attaquer à plus fort que lui “, explique-t-on. Sans doute atteint de mégalomanie, éventuellement doublée d’une certaine paranoïa, Djokhar Doudaev parle essentiellement de complots et de lui-même, toujours à la troisième personne : ” Moscou veut n’importe qui à la tête de la Tchétchènie, sauf Doudaev ” ” peut-être avez-vous lu qu’il est impossible de parler avec Doudaev “?.. ” Construire une maison caucasienne ”

Il a fait imprimer les trois premiers timbres tchétchènes : les deux premiers représentent deux héros de la lutte acharnée contre le colonisateur russe, Cheikh Mansour (XVIII) et l’imam Chamil (XIX) ; le troisième, Doudaev. Pour montrer que le ” problème ” ne se résume pas à sa ” seule personne “, le général s’est dit, début août, ” prêt à démissionner à n’importe quel moment, à jurer sur le Coran de ne plus faire de politique “. A une condition : que la Russie et la communauté internationale reconnaissent le droit à l’indépendance de sa République.

Sa biographie se confond avec la tragédie du peuple. Né en janvier 1944 dans un village de montagne de Tchétchénie, il fut déporté au Kazakhstan à l’âge de 1 mois avec l’ensemble de son peuple. Staline voulait punir les Tchétchènes de leur ” collaboration ” avec les Allemands et surtout d’avoir profité de la guerre pour reprendre leur indépendance. Il rentre au pays, comme la plupart des Tchétchènes, en 1957, après le ” pardon ” de Khrouchtchev. A la mort de son père, le jeune Djokhar entre à l’école du soir tout en travaillant comme électromonteur. Membre du Parti communiste en 1966, il est formé à l’école d’aviation militaire de Tambov (Russie) puis, en 1971, à la célèbre Académie Gagarine. Commandant en Estonie, il devient un général rebelle apprécié des nationalistes des pays baltes : lors d’une parade de ses avions il fait déployer le drapeau estonien. Plus tard, il refusera d’exécuter l’ordre de bloquer la télévision et le Parlement local.

Bien entendu, le but du général-président n’est pas de faire de la Tchétchénie un simple Etat indépendant, mais la première pierre d’une puissance caucasienne. ” Face à la Russie, qui use de la force et du chantage pour nous diviser, nous voulons construire une maison caucasienne “, a-t-il expliqué lors d’une interview.

Champion de la révolte des petits peuples, le général a peut-être commis une erreur. Emporté par ses idées, à moins qu’il n’ait été, comme le pensent certains, qu’une marionnette plus ou moins contrôlée, aux mains des services de renseignement de l’armée russe, il a soutenu les séparatistes abkhazes, armés par la Russie, contre la Géorgie (sud de la Tchétchénie), en laquelle il voit aussi une puissance impériale menaçant les peuples du Caucase.

Les partisans du général lui reconnaissent un autre défaut : ” Il n’est pas comme nous tous. Il ne dissimule rien derrière son âme, et ne se cache pas derrière un puissant clan familial. Et ce qui fait le plus peur : il est honnête “, écrit l’un d’eux. ” Il fait trop confiance. Le président ne connaît plus les gens d’ici. C’est un homme d’honneur, il tient sa parole “, affirme un de ses soldats.

Rebelle irréductible, comme les Tchétchènes des montagnes, rigide et sûr de lui, comme un général soviétique, le loup Doudaev ne reculera pas devant l’ours russe.

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